L’Éducation dans le cadre du

VARṆĀŚRAMA

MANUEL D’INTRODUCTION

Chapitre 1

Contexte

« Dans les petits pots, les meilleurs onguents ! », « Peu c’est mieux », « Rien ne sert de courir, il faut partir à point » : voilà trois fascinantes maximes dont chacune revêt un sens profond, comme les deux suivantes d’ailleurs : « Ne produisez que ce dont vous avez besoin » et « N’utilisez que ce que vous produisez ». Si l’homme moderne pouvait faire entrer ces pensées dans sa tête, il pourrait bientôt apprendre à devenir autonome et à vivre de façon aussi progressive qu’heureuse, sans pénurie de vivres ou de logements et sans chômage. Il pourrait peut-être aussi maintenir son équilibre physique, mental et intellectuel, vivant heureux dans un environnement durable fondé non sur la concupiscence et l’avidité, mais sur le besoin. Telles sont quelques-unes des prémisses présentées par certains partisans des réformes sociales, culturelles et éducatives du 20 ème siècle : l’économiste E. V. Schumacher1 dans son livre Small is Beautiful, Mahatma Gandhi dans Village Swaraj et le théoricien Ivan Illich dans Deschooling Society.

Mais le plan humain s’avère-t-il vraiment suffisant?

Mais le plan humain s’avère-t-il vraiment suffisant? Englobe-t-il tous les besoins et les aspirations de l’être humain? Les idéologies de l’humanisme et du matérialisme nous ont-elles apporté la paix, le bonheur et la prospérité que nous recherchons si fièvreusement? Dans son allocution intitulée « A World Split Apart » prononcée à Harvard, l’auteur et prix Nobel Alexander Solzhenitsyn interroge son auditoire et suggère une autre dimension souvent rejetée par l’homme moderne :

« Au fur et à mesure que l’humanisme, tout en se développant, devenait de plus en plus matérialiste, il se faisait toujours plus accessible à la spéculation et à la manipulation… Même si nous ne sommes pas détruits par la guerre, notre mode de vie devra changer si nous voulons sauver la vie de l’autodestruction. Nous devons inévitablement revoir les définitions fondamentales de la vie et de la société humaines. Est-il vrai que l’homme est supérieur à tout? N’y a-t-il aucun Esprit Supérieur au-dessus de lui? Est-il juste que la vie humaine et les activités de la société soient d’abord déterminées par l’expansion matérielle? Est-il acceptable de promouvoir une telle expansion au détriment de notre intégrité spirituelle ? »

Notre fixation excessive sur le matérialisme au sein de la société moderne obscurcit notre vision et notre compréhension de la dimension spirituelle de la vie.

Notre fixation excessive sur le matérialisme au sein de la société moderne obscurcit notre vision et notre compréhension de la dimension spirituelle de la vie. Qu’est-ce qui constitue en réalité la connaissance? Qu’est-ce que la véritable éducation? Comment la société devrait-elle être structurée et organisée? Pour la plupart des scientifiques, philosophes, éducateurs et réformateurs sociaux, la connaissance et l’éducation sont limitées au bien-être matériel et physique de l’humain; au mieux l’une comme l’autre peuvent englober son univers mental et émotionnel. L’éducation « moderne » d’aujourd’hui est principalement axée sur la formation professionnelle dans le seul but de combler les besoins économiques de l’individu. Or, les enseignements védiques5 révèlent une réalité supérieure :

ñānaṁ te ’haṁ sa-vijñānam idaṁ vakṣyāmy aśeṣataḥ
yaj jñātvā neha bhūyo ’nyaj jñātavyam avaśiṣyate

« Je vais maintenant tout te révéler de la connaissance phénoménale et nouménale, hors de quoi il n’est rien qui reste à connaître. » (Bhagavad-gītā 7.2)

Cette dimension spirituelle forme le thème central de l’antique culture de l’Inde, appelée varṇāśrama dharma

l’institution scientifique dont les quatre ordres sociaux et spirituels sont décrits dans les Écritures védiques. L’institution sociale du varṇāśrama-dharma n’est pourtant pas dénuée des nécessités matérielles quotidiennes pour ses membres. La culture védique se fonde sur les principes d’une vie simple, de hautes pensées, d’autosuffisance, d’autonomie et de réalisation spirituelle. Un mode de vie aussi pur que simple s’avère le plus idéal au niveau du village, où les moyens d’existence proviennent principalement de la terre, grâce à l’aide des vaches et des bœufs, sans avoir pratiquement à quitter le village. Le village demeure une entité par lui-même, harmonieux et complet en soi. Comme le dit si bien Pandit Jawaharlal Nehru6, le premier Premier ministre de l’Inde :

« Le système d’autonomie du village était la base de l’organisation politique aryenne. Et c’est ce qui lui donnait toute sa force. Les assemblées villageoises étaient si jalouses de leur liberté qu’il fut stipulé qu’aucun soldat ne pouvait entrer dans un village sans sauf-conduit royal. »

L’autonomie et l’économie locales constituent les premiers principes de l’autosuffisance.

Elles favorisent un nouveau principe: la viabilité. Pas plus tard qu’en 1890, Sir Charles Metcalfe7, gouverneur britannique de l’Inde, décrit les communautés villageoises comme suit :

« Les communautés villageoises sont de petites républiques possédant en soi tout ce qu’elles désirent, tout en étant presque indépendantes de toute relation avec l’étranger. Elles semblent durer là où rien d’autre ne dure. »

Ce que souligne d’ailleurs Gandhi8 lui-même :

« L’expérience humaine témoigne du fait que la vie collective est plus agréable, variée et productive quand elle est concentrée dans de petites unités et des organisations plus simples. Seules les petites unités ont connu une vie des plus intenses. » (Village Swaraj)

Des rapports récents de l’UNESCO9 mettent en lumière les deux problèmes principaux auxquels doit faire face l’humanité au tournant de ce nouveau siècle : la mondialisation et la durabilité. Selon ces rapports, l’éducation sera la clef qui aidera à résoudre les dilemmes créés par ces deux zones de souci. Mais il faut se demander ici: quelle forme d’éducation? Encore plus d’éducation dénuée d’analyse en profondeur de qui nous sommes et de la nature de nos besoins essentiels et permanents ? Encore plus de technologie pour nous aider à réduire le niveau d’analphabétisme mondial? La notion de sagesse doit aussi entrer en ligne de compte ici, car cette importante variable semble nous faire tristement défaut. Bien que la société moderne s’enorgueillit de son progrès scientifique dans de nombreux domaines, dont des niveaux supérieurs d’éducation et des projets mondiaux de procurer une éducation supérieure pour tous, il n’en demeure pas moins que notre civilisation moderne est à deux doigts de la destruction à cause d’un sérieux manque de lumières adéquates et de son savoir superficiel. Dans « The Ecological Monster will not stay in shadows », l’écologiste Sara Parkin (2004) fait remarquer :

La plupart d’entre nous vivons dans un environnement non viable (la ville), qui pourrait s’effondrer à tout instant.

La grande majorité des gens soit sont complètement inconscients des périls qui menacent présentement notre planète, soit refusent simplement de se rendre à l’évidence. Des documentaires bien fouillés et inspirés comme « La Vérité Qui Dérange » du prix Nobel Al Gore (2006) révèlent notre grave dilemme. L’Organisation des Nations Unies (2007) a ouvertement déclaré « irrévocables » les ravages écologiques créés par le réchauffement de la planète. Comment le soi-disant progrès moderne du savoir et de l’éducation a-t-il pu amener ce genre de résultat troublant? La réponse réside en partie dans les propos de Joyce Van Tassel-Baska :

« Sans connaissance de soi profonde, nous pouvons rêver, mais sans art. Nous pouvons posséder les matières premières névrotiques de la littérature, mais non une littérature mature. Nous ne pouvons pas avoir d’adultes, seulement des enfants vieillissants armés de mots, de peinture, d’argile et d’armes atomiques, qu’ils ne comprennent pas. Et plus grand sera le rôle que joueront les éléments inconscients de la pensée symbolique dans le processus éducatif, plus grand sera l’ancien et honteux écart entre l’érudition et la sagesse. »

(Comprehensive curriculum for gifted learners, 1998)

La sagesse, ou son absence, constitue un thème important dans la culture et l’éducation védiques ancestrales. Pourquoi se tourner vers l’Inde pour acquérir des lumières additionnelles sur la sagesse et l’éducation? Le célèbre historien Max Müller explique :

« … Quelle que soit la sphère de l’esprit humain que vous choisissiez d’étudier: la langue, la religion, la mythologie, la philosophie, la loi, les coutumes, l’art primitif ou la science primitive, vous devez considérer l’Inde, que cela vous plaise ou non, car certains des éléments les plus précieux et instructifs de l’histoire humaine sont conservés précieusement en Inde et en Inde seulement. »

(India: What can it teach us? – Conférence donnée à Cambridge)

Comme le lecteur l’aura maintenant deviné avec raison, la matière de cette présentation est intimement liée aux enseignements ancestraux de l’Inde,

qui se fondent sur les Vedas, ou la connaissance de la sagesse éternelle. La philosophie, la psychologie et la sociologie de l’éducation ne peuvent pas être correctement analysées, ou comprises, sans sonder les dimensions souvent inconnues ou oubliées de la plus ancienne civilisation de notre planète — la société védique —, où tradition, culture, éducation et religion ont joué un rôle crucial dans la vie de tous ses habitants. Je ne parle pas ici de ce qu’on appelle généralement l’« hindouisme », aujourd’hui perçu comme la principale religion de l’Inde. Les Vedas préconisent une culture et une civilisation bien au-delà des croyances religieuses sectaires, et traitent de ces concepts avec exactitude et science dans leurs dimensions les plus larges et universelles. Cette culture majeure tirant son origine de la vaste mine des Vedas, souvent mal interprétée, est appelée la culture du varṇāśrama-dharma ou sanātana-dharma. C’est ce qu’explique Śrīla Prabhupāda, la plus grande sommité de la sagesse védique de l’Inde, comme suit :

« Le vīritable dharma védique est le sanātana-dharma, ou varṇāśrama-dharma. Tout d’abord, il faut comprendre ce point. Maintenant qu’on le transgresse, qu’on le déforme et qu’on le dénature, le sanātana-dharma, ou dharma védique, est maintenant confondu avec l’« hindouisme. » C’est une fausse compréhension, et non la compréhension correcte. Il faut étudier le sanātana-dharma, ou varṇāśrama-dharma. Nous comprendrons alors en quoi consiste la religion védique. »                       (Civilization and Transcendence

Bien que la dimension spirituelle soit essentielle, il ne faut pas en conclure pour autant que la solution consiste à accepter aveuglément notre proposition.

La solution est en fait pratique, sensible, pragmatique et scientifique. Nous ne comprenons pas que la norme sociétale observée pendant des siècles voulait que la majorité des individus et des familles vivent en zone rurale. En deux mots, le mode de vie normal et naturel pour la majorité est une existence agraire fondée sur la culture des terres, où la protection des vaches revêt une importance capitale. Regrettablement, et pour le plus grand malheur de tous, la soi-disant « civilisation moderne avancée » a rejeté cette simple notion qu’elle qualifie de « primitive » et de « rétrograde ». Il résulte de cette propagande insensée contre la vie rurale qu’un nombre sans cesse croissant de personnes quitte les villages, étant pratiquement contraintes et souvent persuadées d’adopter un mode de vie industrialisé en zone urbaine :

« De 1935 à 1989, le nombre de petites fermes aux États-Unis a décliné de 6,8 millions à moins de 2,1 millions. Durant cette même période, la population américaine a plus ou moins doublé. Les fermiers ont fait faillite, ainsi que les fournisseurs, les marchands de matériel agricole et autres petits commerces qui les supportaient autrefois. Des communautés rurales entières ont disparu. » (David C. Korten – 1998)

Cette tendance se perpétue à un rythme alarmant dans la plupart des pays en voie de développement

bien que ce soit un fait bien connu et bien documenté que l’industrialisation et l’urbanisation ont entraîné de nombreux maux sociaux, économiques, politiques et environnementaux aussi graves que complexes, et souvent irréversibles :

« En plongeant les pauvres des zones rurales dans de vastes milieux urbains impersonnels et des circuits monétaires compétitifs, le développement détruit les systèmes de solidarité — familles élargies, associations de caste, réseaux ethniques et villageois — fondés sur des principes d’obligations réciproques… Les « économies » du développement économique sont comptées, mais non ses déséconomies. »

Dans un rapport récent, réalisé en novembre 2007 par un des administrateurs du Sri Bhashyakara Charitable Trust de Chennai, en Inde, nous lisons la description suivante de la condition épouvantable des fermiers et des vaches :

« Les cas récurrents de suicide chez les fermiers observés au cours des dernières années

dans certains États (sans précédent dans toute notre histoire) préoccupent sérieusement tous les responsables politiques, scientifiques, administrateurs et leaders d’opinion de la nation entière. Un pourcentage important des quelque 50 000 à 60 000 vaches transportées en moyenne CHAQUE JOUR au Kerala et au Bengale occidental pour y être abattues (et qu’on fait entrer clandestinement au Bangladesh aux mêmes fins) est constitué de vaches jeunes et souvent même grosses. »

Telle est la folie de l’homme moderne. Tel est le prix fort qu’il doit payer.

La solution ne consiste pas à faire d’autres ajustements improvisés, mais plutôt à aller au fond du problème. Ce qui exige la compréhension des principes et concepts fondamentaux de l’éducation et de la société, ainsi que celle d’autres concepts essentiels dont le savoir et le développement, tels que nous les ont donnés les voyants d’antan et les livres de connaissance traditionnelle : les Vedas. Le but du présent ouvrage consiste à faire découvrir graduellement au lecteur ces nouvelles lumières qui l’aideront à comprendre clairement — puis à réaliser — ces vérités aussi essentielles que fondamentales.

« Il semble exister trois façons pour une nation d’acquérir la richesse. La première est la guerre, ce que firent les Romains en pillant leurs voisins après les avoir vaincus. C’est ce qu’on appelle du vol. La seconde est le commerce, qui est généralement synonyme de malhonnêteté. La troisième est l’agriculture, la seule façon honnête, où l’homme reçoit une véritable croissance de la semence mise en sol, dans une sorte de miracle continuel, accompli par la main de Dieu en sa faveur pour le récompenser de sa vie d’innocence et de son activité vertueuse. » (Benjamin Franklin)

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